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Récit d'un voyage de Neuchâtel à St Louis ...

Un voyage en Amérique
par Jonas Pierre FALLET

Préambule :

Récit manuscrit formant un cahier de 22 pages, déposé aux Archives de l'Etat à Neuchâtel, recopié en janvier 1996 par Georges FALLET à Neuchâtel (né le 21.8.1945), parent mais non descendant des personnages cités.

Ce cahier a été donné aux Archives par Mr Marius FALLET, mais étant donné qu'il figure dans une enveloppe portant le timbre postal de Berne avec la date du 15 mai 1953, il est probable qu'il s'agit de l'ancien Directeur du service commercial des CFF, Edouard Marius F. (né le 25 10 1904) - lui-même fils du publiciste chaux-de-fonnier Marius Edouard F. (17.12 1876 - 24. 7.1957).


Reproduit avec l'autorisation de feu M. Georges Fallet, Neuchâtel, généalogiste de la famille FALLET, originaire de Dombresson, NE, ce récit constitue un document important d'une ancienne réalité : les conditions de vie de ceux de nos ancêtres - de conditions modestes - émigrant vers des cieux qu'ils rêvaient plus cléments.


Données généalogiques :

Jonas Pierre FALLET, (né le Di.19.10.1796, baptisé à Dombresson le 29.10.1796; p 85;
Aurait encore été en Amérique en 1842 = fiche aux AEN de son frére Charles Henry (né le 05.02.1790). 4e fils ainsi que 6e de 10 enfants.
 

Pére : Jean Henry FALLET (23. 4.1766 - ca 1839), ancien d'Eglise; nommé voyer de Dombresson le 23. 5.1831 [MCE].

Mére : Henriette MONNIER (1767 - 1841)

GPp. : David FALLET (baptisé le l3. 3.1735, inhumé le 25.3.1798), agronome & ancien d'Eglise

GMp. : Elisabeth Marguerite JEANROSSEL (739 - 1810), du Pâquier

GPm.: Jean Henry MONNIER (b 171 - .178 ), de Dombresson, ancien d'Eglise.

GMm.: Elisabeth FALLET (b l5.11.1722 - inhumé le 31. 3.1806),
cousine germaine tant en ligne maternelle que paternelle du dit David FALLET (1735 - 1798).

Aprés publication des bans le 05.11.1826, épouse à Neuchâtel le 02.12.1826 :

Jakobina SCHAUWECKER

Pére : Jean Frédrich SCHAUWECKER,
de Reutlingen/Wurtemberg [48°28'N - 09°13'E, soit à 35 km au S-S-E. de Stuttgart.

Mére : Anna Maria MUELLER.

Enfant :

Constant FALLET (né le je.25.11.1827, baptisé à Neuchâtel le Di.12, décédé à Saint-Louis/USA, le 19. 7.1834).

Liens Fallet :

Le présent Jonas Pierre FALLET était d'une part cousin germain de Jacob Benjamin FALLET (24.10.1800 - 29.11.18 - époux de Cécile Aimée L'EPEE (22.11.1810 - 08. 3.1882); et d'autre part frére de Louis Théophile Francois FALLET (29.01.1799 -1875) - lui-même allié le 06. 5.1826 avec Marie Philippine L'EPEE (+ 1872), soeur de la sus-nommée Cécile Aimée L'EPEE (1810 - 1882), et eux-mêmes arriére arriére grands-parents de Cousine Julie (ou Juliette) Madeleine FALLET (née à Dombresson le 09. 3.1909), la missionnaire africaine, par leur fille Cécile Aimée FALLET (23.12.1826 - 11.01.1894), alors que le fils de cette derniére, le meunier et agriculteur de la Charriére à Dombresson : Aimé Diacon (+ 1916) épousa Julie MORTHIER (04.12.1849 - 27.02.1908) - elle-même descendante de David VAUTHIER, du Pâquier, allié à Dombresson le 30. 5.1750 avec Anne Marguerite FALLET (b Dombresson 10. 3.1726), une soeur de la sus-nommée Elisabeth FALLET (1722 - 1806).

Finalement, Jacob Benjamin était l'arriére-arriére grand-pére de notre caisser (SSEG), Paul, Conrad FALLET (né le 20.4.1920).

Liens Junod :

Par son oncle David (frére de son pére) (né le 20.2.1762), allié de Marie Catherine, née Sunier.
Leur fille Marie Rose (24.10.1789 - 26.3.1836), qui épousa le 28.6.1818 à Ligniéres, Aimé Junod (13.9.1764 - 2.12.1862).
Au décés de Marie Rose, Aimé se remarie le 4 avril 1843 à Gléresse, BE avec Marguerite Julie, née Naine (2.8.1821 - 28.8.1849), laquelle donna naissance à Paul Aimé Junod (20.2.1846 - 18.7.1918), ce dernier ayant émigré à Neuchatel, Kansas, USA en 1876... à somme toute peu de distance de St Louis, destination de Jonas Pierre FALLET, dont il est question ici.


Récit

Description du voyage de Jonas Pierre FALLET (né le 19.10.1796) et sa famille, partis de Neuchâtel [47°00' N - 06°55' E] le mercredi 05 mars 1834 pour se rendre par Paris & le Havre à La Nouvelle Orléans [30°OO'N - 90°03'0], Etats Unis d'Amérique.

Ayant promis à nombre de mes amis et compatriotes de leur faire connaitre mon voyage et les remarques que je suis dans le cas de faire, j'ai trouvé convenable et même avantageux pour eux de ne le tracer qu'une fois et de charger Monsieur MOSSET de faire mettre sous presse ce que j'ai pu recueillir, afin d'instruire et désabuser les mal-informés de mes Compatriotes. Je suis assuré d'avance qu'aucune de mes connaissances n'attendra de moi que ce qu'ils me savent capable de faire; c'est dire que je leur dirai la vérité et pure vérité, comme je leur ai promi.

La voie qui m'a paru être la plus économique de voyager pour une famille quelconque tout en étant d'un bon ordinaire, c'est la voie des Postes. Si l'on veut loger en route, il y a des moyens d'économie encore, comme pour la nourriture, mais pour celà, il ne faut point s'en rapporter à la confiance des Hôtes; l'on doit demander le prix de toutes choses, avant que de satisfaire son appétit ou se donner du repos, ou prendre une place dans une carriole ou diligence. L'on vous offrira assez de tout partout mais ne partez jamais sans en avoir auparavant fixé le prix, et ne demandez rien non plus sans cela: j'ai vu le cas, où ayant soif l'on vous offrit un verre d'eau sucrée, j'en accepte un verre, l'on va à la premiére fontaine, y remplir un verre, l'on y met un morceau de sucre, pour se faire payer 6 modestes sous pour cette civilité. Il vaut donc mieux se pourvoir avant le voyage du nécessaire; l'on n'est point gêné de prendre en diligence de 50 à 60 livres par personnes, de plus sans payer.

Quant aux objets en transit, j'y reviendrai plus tard. Une fois à Paris [48°50' N - 02°20' E], si vous avez besoin ou goût d'y voire quelque chose, il faut avoir plusieurs jours devant soi, on ne les regrette pas. Vous prenez une chambre dans un hôtel dont vous êtes convenus du prix par jour, vous vous nourrissez à volonté, vous vous faites conduire par un commissionnaire, et si vous allez un peu plus loin, voue prenez un fiacre ou omnibus; ils ne sont pas chers. J'ai trouvé que dans les boutiques de Paris tout y est pour ainsi dire à prix fixe, et l'on peut y avoir des choses à bon marché, selon ce que vous avez besoin. Vous trouvez donc chez des revendeurs toutes sortes de choses beaucoup au-dessous de leur valeur; l'on peut aussi voir tous les jours le Cabinet d'Histoire Naturelle, le Jardin des Plantes, les Arts & Métiers.

Il est trés agréable d'avoir des connaissances qui peuvent vous accompagner; il ne faut pas donner toute son attention aux belles choses que l'on y voit et ne pas oublier que l'on est entouré de filous, qui vous entretiennent de toutes sortes de choses, afin de vous escroquer, à quoi l'étranger est exposé plus que tout autre. Ayant fait mes affaires à Paris, on part pour le Havre [49°29' N - 00°07' E]. Outre la voie des Postes, vous avez encore celle de la Seine dont vous devez profiter. Il serait bon, en arrivant au Havre, d'avoir quelques recommandations ou adresses pour ne pas éprouver de retard quant à l'embarcation, outre que celà peut encore être trés utile pour faire ses affaires, car ici, comme à Paris, l'étranger est sans cesse exposé à être trompé ou filouté.

C'est le vendredi 14 mars [9 jours avant les Rameaux] que nous sommes arrivés au Havre. Arrivé au Havre, il s'agit de voir s'il y a des navires en charge qui conviennent, et s'ils sont bons et sûrs sous tous les rapports, c'est ici que les personnes auxquelles on est recommandé et qui connaissent ce qui en est, peuvent vous être trés utiles. les Maîtres de Navires sont tous fort intéressés, il y en a peu ou presque point qui soient des gens de confiance: tout fourmille de commissionnaires qui veulent votre bien (s'entend vos sous) qui veulent vous conduire où l'on achéte les provisions pour le voyage, suivez les, mais ne faites que d'examiner, et vous devez avoir eu soin de convenir avec eux pour le tems qu'il étoit nécessaire qu'ils employassent à vous conduire car sans cela, ils vous duperont toujours de quelques sous de plus que vous n'étiez convenus.

Ayez soin d'avoir avec vous des denrées qui ne demandent pas à être ajoutées, et qui vous servent dans les cas que vous verrez plus tard. Il ne faut pas craindre de prendre avec soi des objets venant de Suisse, s'ils ne sont pas prohibés, parce qu'ils ne sont pas plus chers, qu'ils sont meilleurs et sous le rapport de qualité et surtout parce qu'ils viennent de son pays. On trouve au Havre tout ce que l'on désire, mais tout aussi y est cher, l'on n'y trouve ni fruits secs ni haricots secs, il ne faut donc pas négliger de s'en pourvoir en partant. Si vous avez des ustensiles de cuisine auxquels vous tenez, ils ne vous coûtent pas assez de port, pour les laisser en arriére.

Tous les objets emportés avec moi, m'auraient couté beaucoup plus cher au Havre. C'est ici encore que l'on fait provision des ustensiles nécessaires à la traversée, soit pour renfermer les denrées combustibles, soit pour la cuisine; il faut avoir soin de se procurer des marmites en cuivre ou en fer blanc qui contiennent assez et qui puissent facilement subir l'épreuve du feu de l'appareil. Des liquides spiritueux, tels que vins, eaux-de-vie, ainsi que du fromage et sucre en bonne quantité, ne doivent être négligés, et celà pour profiter des droits qui sont remboursés à l'exportation: le fromage de Suisse est préférable à celui d'Hollande; je parle ici des provisions que peuvent prendre les passagers qui sont à l'entrepont, il vous coûte pour le passage 100 à 150 francs sans aucune fourniture, suivant la quantité des passagers. Vous ne recevez rien du Capitaine que le bois et l'eau, dont il seroit bon d'en avoir un peu par soi-même, parce qu'étant rationné, on n'en recoit que trés peu. Il faut aussi des lits que vous trouvez à acheter.

L'on vend des matelas en foin, des couvertures diverses, si vous en avez par vous-même, il vaut mieux les garder que de les vendre, pour en racheter. L'entrepont est garni tout autour de deux rangées de lits, l'une dessus l'autre; dans les lits d'en-bas, on doit y coucher 4 personnes et en haut 3 personnes. Il vous aussi des tonneaux, des bouteilles, des males, des corbeilles et des sacs pour vos provisions de la traversée. Vous ne devez pas oublier des oeufs, et généralement tout ce qui pourrait vous faire plaisir. Il vous faut des vis, des strubs, des clous, du cordelet, un marteau, une petite hache, des tenailles, un percoir à clous, outre les services nécessaires à la table & à la cuisine.

Une fois que tout est préparé, vous transportez vos effets au navire et vous ne tardez pas d'y demeurer. Vous soignez à tems vos places vu qu'elles ne sont pas toutes également bonnes, j'entend vos cabanes: quant aux lits qui sont tous numérotés, il y a beaucoup de choix: j'ai reconnu l'utilité de ce que j'observe. Aussi ai je fait coucher de suite mes gens et m'y suis aussi installé moi-même.

Le second jour que j'alloie coucher avec mes gens, je trouve un étranger qui étoit couché prés de mes effets sans doute pour nous voler pendant la nuit: je le prend au collet et le conduit hors du bâtiment. Je ne savois faire d'autre que d'être sur mes gardes. Nous avions pour voisins deux familles suisses du Canton de Berne qui, comme nous étoient aussi sur leurs gardes. Deux nuits aprés, environ 1 heure de la nuit, notre voisine, mére de 8 enfants, s'apercoit que quelqu'un remuoit dans ses effets autour de son lit. Elle s'écrie: venez, je tiens un voleur: moi, vite de courir, je saute, le saisis par le cou en le serrant fort. Il étoit nu, n'ayant sur lui qu'un manteau. Le bruit qu'il avoit causé, avoit ramassé 7 à 8 personnes, et moi je m'efforcois de l'emmener sur le pont, pour le faire connaitre à la garde. Mais n'ayant point de lumiére et le voleur étant gros et nerveux, je fus fort surpris, lorsque je l'entendis appeler ses camarades à son secours. J'étois dans une mauvaise position. Nous pouvions savoir qui il était par les noms qu'ils prononcaient: il était du navire, et par conséquent nous dûmes lâcher prise. Nous voilà donc dans une caverne de voleurs. Dans la lutte je n'avais été blessé qu'à un pied, mais ma mort était jurée par ces Allemands. Le lendemain nous croyons aller chez le consul Suisse, il n'étoit pas encore debout et nous devions partir à 7 ou 8 heures. que faire? Nous allons trouver le Capitaine qui nous rassura un peu et ce fut tout aprés quoi nous partimes 05 avril [samedi aprés Pâques]...Suite